Non à la récupération de la Laïcité, un article de Jean-Michel Ducomte.

Un article de Jean-Michel Ducomte, président de la Ligue de l’enseignement :

La référence que font à la laïcité ses adversaires de toujours, au premier rang desquels le Front national, la récupération qu’ils opèrent des mots au travers desquels s’est construite la tradition républicaine, l’adhésion que leur discours suscite, construit à partir de mots dont ils travestissent le sens et la fonction première, au service d’une vision politique xénophobe, impose d’urgence d’engager une réflexion sur une dérive qui ne vise qu’à offrir un masque républicain transitoire à ceux dont le projet est de détruire les fondements même du pacte républicain. Leur entreprise de récupération, particulièrement celle du Front national, repose sur un double glissement de sens.
Alors que la laïcité est, d’abord, un mode juridique d’organisation de la sociabilité soustraite aux injonctions confessionnelles, reposant sur l’affirmation pour chacun d’une totale liberté de conscience et de religion dans les limites de l’ordre public démocratiquement défini – l’article 1er de la loi du 9 décembre 1901 n’affirme-t-il pas que la République garantit le libre exercice des cultes ? – et sur une neutralisation religieuse de l’Etat et ses services publics, ils en ont fait une idéologie fondée sur l’affirmation d’une identité nationale fantasmée. Alors que la laïcité est animée par une logique d’émancipation reposant sur le développement de la liberté de chacun et sur la confiance faite en l’éducation, ils en font un outil de conformation sociale et politique fonctionnant à partir d’interdictions. L’interdiction légale remplace l’éducation, l’injonction d’adopter un mode de comportement présumé conforme à ce qu’impose la tradition se substitue à la liberté.
Très logiquement, le débat s’est focalisé sur nos concitoyens de confession ou de culture musulmane et, plus largement sur la pratique du culte musulman. Ils incarnaient, pour Les défenseurs d’une vision identitaire de la nation, le principe même d’une altérité qu’ils refusaient. L’on a assisté à une essentialisation de l’islam, très largement aidé par le discours d’un certain nombre de néo-réactionnaires tels Finkielkraut, qui tendait à démontrer que la qualité de musulman induisait nécessairement l’adoption de certaines attitudes, de certains comportements, considérés, à priori comme républicano-incompatibles. Une équation s’est progressivement construite, tendant à établir, dans l’imaginaire collectif un lien nécessaire, construit autour de la référence à l’islam, entre plusieurs mots jusqu’alors utilisés séparément : musulman, arabe, immigré, terroriste, chacun d’entre eux étant affecté d’un jugement négatif.
Ainsi, ce discours identitaire, qui refuse de considérer ceux qui n’entrent pas sa vision de la nation autrement que comme des ennemis, tend à construire intellectuellement ces adversaires prétendus en communauté. Adversaire prétendu du communautarisme, il communautarise artificiellement nos concitoyens de confession ou de culture musulmane leur prêtant, a priori, à raison de ce qu’ils sont cessés croire, tel type de comportement, d’attitude, éventuellement de dérive. Il opère, en vérité, dans le cadre d’une stratégie qui se donne des objectifs voisins de ceux qui animent les criminels qui justifient leur dérive terroriste par une référence idéologique à l’Islam, et qui tend à briser le pacte républicain qui unit, dans leur diversité assumée, les diverses composantes de la communauté nationale.
Ces laïques identitaires, tout en feignant de s’affranchir de toute référence religieuse et au prétexte de lutter contre les communautarismes, voudraient faire du principe de laïcité, qu’ils ont préempté en le travestissant l’instrument de sauvegarde d’une identité fantasmée de la France. Tout ce qui visiblement heurte leur regard est sommé de disparaître. Pour ces initiateurs des « apéros vin et saucisson » ou des « soupes au cochon ». L’ennemi c’est la religion musulmane et ses pratiques vestimentaires, cultuelles ou alimentaires. La qualité de Français se juge plus aux comportements que l’on adopte qu’au partage de valeurs communes. La laïcité acquiert, pour eux, une fonction épurative, éradicatrice, exactement à rebours de la conception qu’en avaient les rédacteurs de la loi du 9 décembre 1905.
Sous l’influence de ce nouveau courant, la laïcité cesse d’être un outil d’émancipation et un principe de liberté pour se transformer en instrument permettant de purger l’univers visible de ce qui blesse leur regard. L’ordre public tend à se réduire à un moyen d’assurer la sauvegarde d’une identité nationale refermée sur elle-même, exclusive de toute influence qui la viendrait pervertir, méfiante et parfois résolument hostile à toute immigration qui ne ferait pas acte de capitulation devant la pauvre mémoire d’un universel sans autre imagination que la réitération de ce qui le rend si banalement singulier. Le débat engagé en 2009 sur l’identité nationale, finalement converti en une réflexion sur la question de l’islam, en a offert la navrante et nauséabonde illustration.
Pour ces laïques d’un nouveau genre, fraichement converti à l’usage d’un principe qu’ils contestaient naguère et qu’ils récusent encore lorsque le débat vient à s’engager sur des sujets qui, comme la défense de l’école publique ou l’élargissement du mariage à tous les couples, qu’elle que soit leur orientation sexuelle, échappent à la sagacité de leur logiciel, la laïcité se réduit, dans le meilleur des cas, à une méthodologie de gestion d’une diversité culturelle qu’ils ne supportent que sommée de faire silence dans son expression visible et qui parfois confine à un racisme identitaire destiné à sauvegarder l’image qu’ils se font d’une France ou d’une Europe christiano-centrée, fidèle à ses racines et menacée par le pratique de cultes venus d’ailleurs. Ce qui est en cause, c’est plus la visibilité des comportements religieux adoptés des adeptes d’autres religions, que le souci d’une neutralité confessionnelle de l’Etat. Ce qui est sur les têtes leur importe plus que ce qui se trame dans les têtes. Mais peut-être ne souhaitent-ils pas que l’on visite ce qui se joue dans leur propre crâne.
Il est temps de remobiliser les consciences, de réveiller les mémoires et de susciter les intelligences. Ce qui est en train de se passer peut, si aucune réaction construite ne se dessine, conduire à une remise en cause, difficilement réversible des principes, sur lesquels repose le pacte républicain. Il n’est pas concevable de voir utiliser à des fins qui sont l’inverse des finalités que lui avaient assignées ses concepteurs, le principe émancipateur de la laïcité. Plus que jamais l’exigence d’une éducation populaire laïque s’impose afin que chacun, fier de ses appartenances mais libre d’en changer, puisse mesurer la formidable conquête qu’a constituée, et que représente encore, le produit d’un combat inscrit dans la durée. N’oublions jamais qu’il fallut plus d’un siècle pour que les promesses laïques de 1789 soient confirmées en 1905 et plus de temps encore pour que l’Eglise catholique les accepte.

Jean-Michel DUCOMTE

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